« A rifle is only a tool. It is a hard heart that kills. » Guerre du Vietnam. Quelque temps avant l’offensive du Têt. L’armée américaine, impliquée dans le conflit contre le Nord-Vietnam depuis 1965 ne cesse de former des soldats afin d’éviter la propagation du communisme dans le monde. 

Tiré du livre The Short Timers de Gustav Hasford, Full Metal Jacket relate ces évènements en deux parties bien différentes – mais liées tout de même; nous y reviendrons. L’histoire est centrée sur James T. Davis, “Joker” joué par Matthew Modine. Nous suivons celui-ci à travers sa formation dans les camps militaires, avant de voir sa vie sur le front au Vietnam. 

Stanley Kubrick, avec sa mise en scène captivante, des discours immersifs et une musique marquante nous emmène dans son univers et nous transporte à la fin des années 60 au sein du corps militaire américain sur leur territoire et à l’autre bout du monde. 

The Short Timers est un roman semi-autobiographique dont Hasford, un ancien Marine ayant servi dans la guerre du Vietnam, se sert pour raconter en partie cette guerre et sa vision de celle-ci. Ce point de vue s’est poursuivi dans le film, notamment car Hasford coécrit le scénario de Full Metal Jacket au côté de Kubrick mais aussi de Michael Herr, correspondant de guerre au Viêt Nam et auteur d’un livre de mémoires sur ce conflit, Dispatches.

Attention : il me revient de prévenir que cet article abordera en détail plusieurs moments clés du film : si vous ne l’avez pas encore vu, sachez que la lecture risque d’en dévoiler des aspects essentiels.

Nous sommes plongés dans l’ambiance pesante du film dès les premières secondes : les cheveux tombent, les visages sont graves et Hello Vietnam, interprétée par John Wright, musique emblématique de la période, joue en fond. Le symbolisme est déjà fort, et très présent. Dans un conflit déjà en cours, ces jeunes savent dans quoi ils s’embarquent. Ils abandonnent ici, leur jeunesse, leur insouciance et leur vie passée qui tombent au sol, rasées par l’armée.

S’ensuit une scène d’humiliation par le Sergent-Instructeur Hartman, incarné par R. Lee Ermey, un ancien instructeur du corps des Marines. Il s’approche des nouvelles recrues et les soumet à coup d’insultes et de violences physiques. On comprend ainsi tout l’enjeu de la première partie du film : une conformisation, un effacement total des individualités des nouvelles recrues pour que celles-ci soient aptes à rejoindre le “corps” de l’armée. Puisque c’est bien d’un corps dont il s’agit : un ensemble uniforme d’organes qui coopèrent sous l’autorité du cerveau. Rien ne doit déteindre au risque d’un dysfonctionnement de l’ensemble. 

Cette uniformisation se fait notamment à travers la dépossession totale des apprentis-soldats, non seulement de leurs objets, mais aussi de leurs sentiments, de leur réflexion. Le seul attachement qui leur est autorisé est leur fusil, personnifié : celui-ci devient un objet de désir, leur seule compagne et réconfort. 

On voit, au fur et à mesure du visionnage, l’adaptation des futurs soldats à ce mode de vie : aucune des décisions n’est contestée, les entraînements sont réalisés à la perfection. En somme, tout est en ordre. Sauf un élément. Une recrue. Leonard Lawrence interprété par Vincent D’Onofrio, impressionnant dans ce rôle. Dès l’introduction, il dénote : une forme physique moindre, un air benêt et un sourire en coin qui ne le quitte jamais. Hartman le remarque dès le départ et s’acharne sur lui; à partir de ce moment, Léonard Lawrence deviendra “Gomer Pyle”, “Grosse Baleine” en français et sera le mouton noir de la troupe : peu importe ce qui lui est demandé, il ne parviendra pas ou pas assez bien à le faire. Il incarne parfaitement ce que ne doit pas être un soldat. Au contraire, Joker, le personnage principal, malgré avoir provoqué le sergent Hartman à plusieurs reprises, grimpe dans la hiérarchie grâce à la force de ses convictions, à sa détermination : il devient responsable du soldat Pyle et doit corriger ses erreurs. Seulement, cela ne suffit pas et la caserne entière en pâtit puisqu’ils sont punis à la place de Leonard Lawrence. 

C’est à ce moment que commence réellement l’enfer pour celui-ci. Ostracisé, non seulement par ses supérieurs mais aussi par ses camarades, on peut observer à l’œil nu sa détérioration mentale. Lorsqu’il se trouve un talent, une compétence, le tir, il se raccroche à celle-ci comme si sa vie dépendait – ce qui est, en un sens, le cas. Privé de tout lien social positif, il entretient une relation particulière avec son fusil qu’il surnomme “Charlene” : il l’adore et l’idolâtre. 

Joker, témoin et acteur de l’isolation extrême du soldat Pyle, s’inquiète de sa santé mentale déclinante, mais trop tard : les fissures ont déjà laissé place à un craquage profond et irréversible.

Léonard Lawrence, “Gomer Pyle”, “Grosse Baleine”, mis à bout par les pratiques déshumanisantes de l’armée prend son fusil, son seul réconfort et tue le sergent Hartman avant de se suicider d’une balle dans la tête. Cette scène, sans doute considérée comme la plus marquante du film par beaucoup de spectateurs, moi y compris, conclut la première partie du film. 

Finalement, ces 45 premières minutes représentent fidèlement la formation – ou plutôt le formatage des recrues  de l’armée. Une sorte de microcosme militaire se crée : il y a peu de décors différents,  le monde se résume à la caserne et plus rien n’existe autour. C’est aussi un moyen pour réduire les recrues à cet espace clos, à cet environnement qui gomme leur personnalité et referme le groupe sur lui-même. Bien que la grande majorité arrive à s’adapter à ce mode de vie particulièrement éloigné de la réalité et de son confort, cela n’est pas possible pour tout le monde : le moule ne peut pas convenir à tous. “It is a hard heart that kills” dit le sergent Hartman, mais la politique de l’armée de frapper pour endurcir peut aussi avoir pour conséquence de briser les esprits et les corps. 

On peut considérer cette formation, cette préparation au front comme un rite d’initiation mental où l’enjeu n’est pas de survivre aux armes à feu mais au langage, une arme pouvant être aussi mortelle qu’un fusil. 

Selon certain, Kubrick aurait pu – aurait dû s’arrêter là. Mais, tout comme la guerre ne s’arrête pas au recrutement et à l’entraînement de nouvelles recrues, le film continue jusqu’au Vietnam. 

Joker, devenu journaliste de l’armée après avoir été témoin de la mort du sergent Hartman et de Leonard Lawrence, est accepté dans l’unité de journalistes militaires de l’armée américaine. On le retrouve quelque temps après dans une ville Vietnamienne en retrait du front. Après la rédaction de quelques articles, il est confronté à la manipulation des faits par son supérieur, qui fait tout pour assertir la domination de l’armée américaine face au Viet-Cong. Sur son ton sarcastique lui ayant valu son surnom, il conteste les décisions prises : selon lui, les faits ne doivent pas être détournés, et encore moins inventés. Après la fameuse offensive surprise du Têt ayant mis en difficulté l’armée américaine, il est puni en étant envoyé sur le front pour documenter la riposte.

Le contexte choisi est très intéressant. En effet, le Têt c’est-à-dire le Nouvel An Vietnamien est similaire au Noël occidental dans le sens où, en temps de guerre, une trêve prend place. Cependant, l’armée du Nord-Vietnam en 1968 décide de prendre par surprise ses opposants. Des groupes coordonnés attaquent plusieurs bases américaines afin de reprendre des positions stratégiques. Bien que, militairement parlant, cette offensive fut un échec, le 30 janvier 1968 marque un tournant dans la guerre par son impact psychologique sur les troupes et le peuple américain. Ceux-ci commencent à douter de leur toute puissance, leur capacité à gagner cette guerre ainsi que la pertinence de leur présence sur le territoire Vietnamien. La presse, particulièrement, joue un rôle clé dans le basculement de l’opinion publique. Le fait que le récit suive un journaliste militaire lors de l’offensive du Têt rajoute une nouvelle couche d’analyse à ce film déjà si profond. 

Joker rejoint le front, muni d’un casque sur lequel est écrit “Born to Kill”, “Né pour tuer” et un pin’s orné du symbole de la paix sur le cœur : une contradiction manifeste. Il rallie l’unité de Cowboy, un ancien camarade de sa caserne, lancée dans la reconquête d’un village en ruines. L’avancée tourne rapidement au piège : un sniper vietnamien invisible décime leurs rangs. Les soldats, impuissants, assistent à l’agonie lente d’un camarade utilisé comme appât. L’autorité s’effrite, la panique gagne le groupe, et un dilemme moral déchire la troupe : obéir à la prudence militaire ou céder à la solidarité humaine. Finalement, après que deux soldats aient été abattus par le sniper, Cowboy décide d’avancer pour débloquer la situation. Mais il est atteint à travers le trou d’un mur et meurt très rapidement. C’est la désillusion pour Joker, déjà frappé par la situation. Lui qui est si détaché de la mort et de la guerre, c’est la première fois qu’il est touché personnellement et cela le bouleverse manifestement. 

Accompagné de deux autres soldats, il s’infiltre dans l’immeuble où est posté le sniper et se retrouve face à une jeune fille vietnamienne : il s’agit du fameux sniper. Un moment de silence. Joker tire. Mais il ne lui reste plus de balles dans son fusil. Les soldats l’accompagnant le rejoignent et criblent de balles la tueuse. Et voilà. Ils la regardent agoniser sur le sol tout comme ils ont regardé agoniser leur troupe. La soldate prie puis supplie qu’on l’achève. Joker se désigne, et lui tire une balle dans la tête. 

Suite à cela, les survivants se rejoignent : malgré les pertes, l’opération est un succès puisque le territoire a été reconquis. Les soldats avancent, courent vers l’avant. Il s’agit de la dernière scène du film. Le message est clair: la guerre continue. 

Le personnage principal de ce film est Joker. Il incarne un point clé du film. En effet, celui-ci insiste sur la dualité de l’homme, qui est présente tout au long du film et qui contribue à relier les deux parties. Joker est une contradiction ambulante. Une de ses premières répliques est d’expliquer qu’il s’est engagé parce qu’il voulait tuer. Pourtant, il postule et intègre l’unité de journalisme, qui participe rarement aux combats. De plus, il est celui qui est le plus proche de Leonard Lawrence, par obligation certes mais on le voit manifester de l’inquiétude pour celui-ci. Et pourtant, il le harcèle avec les autres. Dans la seconde partie, ses accessoires sont symboliques. Le casque sur la tête et le pin’s sur le cœur, il explique lui-même que c’est pour représenter la dualité de l’homme. L’emplacement de ces éléments n’a pas été laissé au hasard par Kubrick. En effet, on peut penser que cela oppose le cœur et la raison, ce dilemme si humain que nous connaissons tous : ici, le cerveau dit de tuer, c’est la vocation du soldat. Mais le cœur de l’homme s’y refuse et, au fond, aspire à la paix.  

La dualité du film se lit aussi dans sa mise en scène : Kubrick construit deux espaces presque opposés. La caserne d’entraînement est filmée avec une précision géométrique, des cadres symétriques, des lignes droites, des mouvements de caméra mesurés. Tout y paraît ordonné, contrôlé, presque mécanique, à l’image de l’effacement des individualités. Chaque plan ressemble à un rituel militaire : répétitif, chorégraphié, parfaitement cadré. À l’inverse, la seconde partie au Vietnam bascule dans un chaos visuel : la caméra devient plus mobile, les espaces sont ouverts mais dévastés, envahis par la fumée, les ruines et les couleurs ternes. Les compositions sont moins rigides, comme si le cadre lui-même perdait son autorité. Cette rupture esthétique renforce l’idée centrale du film : la guerre ne continue pas l’ordre militaire, elle le dissout. Le dressage produit des soldats identiques, mais le champ de bataille les renvoie à l’imprévisible, à la peur, à la mort et à leur propre humanité.

Nominé aux Oscars, l’œuvre de Kubrick laisse un goût amer en bouche après sa fin. Il nous montre de manière authentique et franche, presque à la manière d’un documentaire, la réalité de la guerre et ses effets qui ne se limitent pas au champ de bataille mais commencent bien avant, et transforment irrémédiablement ceux qui y sont confrontés, soldats comme civils.

Full Metal Jacket s’inscrit dans le mouvement des films de guerre qui explorent la complexité du conflit vietnamien, avec une authenticité revendiquée par Kubrick et ses collaborateurs. Et bien que le réalisateur refuse d’en faire un film “anti-américain”, il n’adoucit jamais la vérité : il montre ce que les Marines ont fait, et ce qu’ils ont enduré, sur un territoire qui n’était pas le leur.

Douze ans seulement après la fin d’un conflit encore douloureux dans les mémoires, Full Metal Jacket ne cherche pas à imposer un jugement mais nous laisse face à une question : que reste-t-il de l’homme, une fois que la guerre a fait son œuvre ?

Nora MAYNADIER

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