Sirât, film d’Oliver Laxe, remporte le prix du jury du Festival de Cannes en 2025. Derrière ce cinéma clivant, qui perturbe nos attentes, dont on ressort déconcerté, se cache la volonté du réalisateur d’apporter de la spiritualité et du sensoriel dans le cinéma et d’organiser une cérémonie autour de la mort.

Le film nous propulse dans la chaleur étouffante du désert marocain, où la poussière, le soleil, la foule et la musique des teufeurs créent une atmosphère lourde, presque oppressante. On suit un père parti à la recherche de sa fille disparue depuis plusieurs mois, qui se serait perdue dans la culture rave du désert. Dans le fond, la rumeur d’une Troisième Guerre mondiale gronde. Le film nous embarque alors dans un voyage symbolisant une fuite dans un monde au bord de l’apocalypse.

Sirât, un film à la dimension métaphysique

Si le film s’ouvre sur une séquence centrée sur une rave party, un moment d’intensité où les corps se libèrent, où la musique tape, la suite ressemble plutôt à un cinéma lent, contemplatif, spirituel qui explore le lien entre les êtres humains, la nature, la tradition à travers les thèmes de l’errance physique et de l’introspection. 

Le terme « sirât » renvoie, dans la tradition islamique, à un pont entre enfer et paradis, que les âmes doivent traverser après la mort. Le film reprend cette image, sous la forme d’un voyage en plein désert qui illustre cette marche entre la vie et la mort. Un père, un fils, des raveurs avancent dans un désert rempli d’obstacles qui nous surprennent au fur et à mesure du film (ravins, rivières, accidents) comme autant d’épreuves initiatiques.

Laxe, influencé par le soufisme, pratique religieuse et spirituelle, conçoit son film comme une cérémonie autour de la mort. Il ne s’agit pas seulement de retrouver une disparue, mais d’apprendre à accepter la perte, la fragilité de la vie et de la fin d’un monde. On suit le chemin d’un personnage solitaire en exil traversant ce désert d’une manière littérale mais aussi métaphorique où le désert est un support qui matérialise la dimension spirituelle du voyage.

Une « cérémonie cinématographique »

Sirât est avant tout une expérience sensorielle où l’image et le son ne font qu’un. Le film a une dimension documentaire, à travers la captation des paysages du désert. Il y a peu de dialogues, tout passe par les images, qui restituent la lumière écrasante, la poussière, la chaleur et l’immensité du désert.

À cette matière visuelle s’ajoute l’omniprésence de la musique techno tout au long du film. Laxe filme les raves, les enceintes massives, les corps qui bougent, la foule en transe. Le son est travaillé comme une matière physique. Il n’est pas seulement utilisé pour accompagner les images mais pour agir sur le spectateur, le bousculer, provoque un malaise, une tension. « La musique électronique permet cela, de prétendre à une forme de transcendance » dit-il. Souvent associée à la fête et à l’excès, la techno devient ici un langage spirituel, un véritable « appel à l’aventure », selon les paroles de Laxe, qui accompagne la quête des personnages et donne au film une portée spirituelle et religieuse.

Un film très contemporain

Le film reste tout de même profondément ancré dans le présent et ses problématiques. On peut y percevoir les thèmes des crises migratoires, de la peur de la guerre et de l’effondrement écologique. On entend, tout au long du film, la radio qui diffuse la rumeur d’une Troisième Guerre mondiale qui éclate en arrière-plan. Ce bruit de fond représente une menace qui se confond avec le périple des personnages. Par la présence angoissante de cet arrière-plan, on peut comprendre la fuite du groupe de raveurs comme une fuite de la réalité : celle d’un monde en guerre, empli de violences et d’instabilité, qui renvoie à notre propre climat d’angoisse géopolitique actuel.

Le groupe suivi par le film évoque une foule d’exclus : teufeurs, marginaux, déclassés traversant un pays pauvre, fuyant l’armée, les catastrophes et un avenir incertain. La musique et la culture techno représentent donc un échappatoire, une contre-culture face à un monde dominant et oppressif. On voit aussi apparaître la figure du réfugié à la fin du film, avec le convoi transportant des survivants à travers le désert. Ce désert lui-même évoque, par ailleurs, les enjeux écologiques. Il incarne un espace abîmé, menacé, mais aussi un lieu où l’humanité se révèle fragile et dérisoire face aux forces naturelles.

Acteurs-raveurs : un casting original et innovant

Laxe mêle acteurs professionnels (comme Sergi López) et véritables raveurs issus de milieux marginaux ou alternatifs qu’il est allé recruter par un « casting sauvage ». Pour cela, il s’est rendu dans plusieurs teufs et free parties, en achetant même un camion pour suivre un calendrier de raves à travers l’Europe (Italie, Espagne, Portugal, France) afin de rencontrer les gens sur place. Ce choix confère au film un ancrage très concret : les corps, les gestes, les manières de danser ou de se déplacer portent la trace d’une expérience réelle de la fête et de la précarité. On y voit des plans sur des corps marqués physiquement, tatoués, abîmés, salies par la fête et le désert et parfois même mutilés.

Le film oscille ainsi entre un tournage quasi documentaire de la rave et une légende mystique, entre trivialité (drogue, sono, camion, fatigue) et métaphysique (visions, transe, apparition de la mort).

Alessia Corneille

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