Sorti en 1999, Eyes Wide Shut, dernier film de Stanley Kubrick, nous propose une plongée troublante dans l’esprit humain, en explorant les fantasmes et le désir. Dès sa sortie, le film suscite la controverse par son aspect érotique. Afin d’échapper à une qualification pornographique et à une interdiction aux mineurs de moins de 17 ans, la Warner Bros. choisit de masquer certaines images jugées trop explicites en ajoutant numériquement des personnages destinés à dissimuler les corps. Mais loin d’un simple film érotique, Eyes Wide Shut met en scène la société bourgeoise new-yorkaise contemporaine, dont il révèle l’hypocrisie morale, la répression du désir et les rapports de domination patriarcale. À travers le couple formé par le docteur Bill Harford et son épouse Alice, Kubrick interroge la place du fantasme dans le mariage.

Le titre du film est fondamental. Eyes Wide Shut signifie littéralement « les yeux grands fermés ». Il renvoie au motif du dormeur, à l’état intermédiaire entre éveil et sommeil dans lequel évoluent les personnages, et plus particulièrement Bill qui erre tout le long du film dans New York.

Bill Harford et sa femme Alice incarnent en apparence le couple new-yorkais parfait : réussite sociale, confort matériel, stabilité familiale. Pourtant, cette image idéalisée se déchire à la suite d’une soirée mondaine, lorsque Alice avoue à son mari avoir éprouvé un désir profond pour un officier de marine croisé durant des vacances estivales. Cette confession représente une rupture dans le film, ainsi que dans la psychologie de Bill. Dès lors, celui-ci cherche à mettre en acte ses propres fantasmes, non plus dans le rêve mais dans la réalité. Cette rupture dans le comportement de Bill met également en avant une opposition centrale dans le film entre les désirs masculin et féminin. Tandis que Bill cherche à expérimenter ses fantasmes dans la réalité, par l’expérimentation et l’action, Alice vit, au contraire, ses désirs principalement dans les rêves et les souvenirs.

Il est intéressant de se pencher sur la question de la représentation des corps dans le film. Dès le premier plan, Kubrick impose explicitement le thème de l’érotisme : Alice se dénude et change de robe. Le corps féminin est ainsi d’emblée placé au centre du récit, non comme sujet agissant, mais comme objet de regard. Cette centralité s’accompagne également d’une représentation profondément asymétrique des corps. Les personnages masculins sont majoritairement habillés, mobiles et actifs alors que les corps féminins sont exposés, souvent nus, silencieux et figés, réduits à leur fonction visuelle. Cette dissymétrie révèle un regard masculin hétéronormé, qui transforme le corps féminin en monnaie d’échange. Le corps des femmes devient le lieu où s’exercent les fantasmes et les désirs masculins. On peut donc interpréter cette centralité des corps de femmes comme une illustration des mécanismes d’objectification et de domination patriarcale dans la société bourgeoise new-yorkaise. 

L’importance accordée à l’apparence, au statut social et à l’ostentation participe également à la déshumanisation du corps féminin, réduit à une vitrine sociale et à un outil de pouvoir au service des hommes. Kubrick construit le film autour de motifs visuels et symboliques récurrents qui servent à mettre en avant les thèmes de l’hypocrisie morale, de la répression du désir dans la conjugalité qu’il souhaite explorer.

Tout d’abord, la palette chromatique du film joue un rôle déterminant dans la mise en avant de la tension. Kubrick privilégie trois couleurs dominantes, le rouge, le bleu et le jaune, dont l’agencement est significatif. Le bleu, associé à la sagesse, à la loyauté et à la fidélité, apparaît ponctuellement, mais est souvent altéré pour montrer la fragilité de ces valeurs. À l’inverse, le film est saturé de rouge, couleur du désir, de la pulsion et de l’excitation charnelle, ainsi que de jaune, lié à la tromperie, à la jalousie et à la trahison. De plus, le choix d’un violet dominant sur l’affiche du film n’est pas anodin, il condense le conflit central du film. Le violet, issu du mélange du bleu et du rouge, suggère la tension permanente entre raison et désir, ce que Kubrick veut nous faire partager.

Le fait que l’intrigue se déroule pendant la période de Noël accentue encore cet effet. Kubrick détourne ainsi l’imaginaire chaleureux et familial de Noël représenté par les guirlandes lumineuses omniprésentes pour en faire un univers dominé par le désir et le mensonge.

Les miroirs, omniprésents dans les espaces intimes (l’appartement du couple, la chambre, la salle de bain) renvoient à l’idée du double, de l’image et de la déconnexion avec la réalité. Kubrick s’en sert pour matérialiser l’écart entre l’image sociale que les personnages veulent se donner et leurs désirs refoulés qu’ils souhaitent au contraire cacher. Ils placent également le spectateur dans une position inconfortable de voyeur, comme s’il observait une intimité à laquelle il ne devrait pas avoir accès. Les miroirs sont donc des symboles centraux du film : ils reflètent cette double réalité (celle qu’on veut montrer en public et celle au fond de nous), où chacun évolue les « yeux grands fermés », incapable de regarder en face ses propres désirs. 

La prédominance des scènes qui se déroulent la nuit (bals, soirées mondaines, errance nocturne de Bill) et du sommeil par la récurrence des scènes au lit, inscrivent le film dans une atmosphère de semi conscience propre au monde des désirs et des fantasmes. En effet, l’action du film se déploie principalement pendant qu’Alice est au foyer, sûrement endormie. Bill, lui, pendant ce temps, déambule dans les rues de New York. Les rues représentent son espace mental, où tout est flou, et incertain. Il avance dans un état intermédiaire entre veille et sommeil, dans un monde inconnu où il explore ses désirs.

Le masque constitue sans doute un des symboles centraux du film. Il efface le visage des femmes et déplace l’attention vers leur corps, pour les réduire à un pur objet de désir et renier leur identité.  Dans la scène de l’orgie, son usage illustre bien l’hypocrisie sociale de cette société bourgeoise new-yorkaise. Chacun porte le masque pour dissimuler son identité afin de s’autoriser toutes les transgressions sans s’en sentir responsable. Paradoxalement, les corps sont intégralement et explicitement exposés, mais l’identité profonde est reniée. La peur de l’humiliation et de la honte ressentie par Bill lorsqu’il doit retirer son masque et révéler sa véritable identité lors du rituel montre bien comment le masque agit comme une protection. Le geste de se démasquer symbolise une mise à nue, exposant sa personne à la fois physiquement et socialement, le rendant donc vulnérable dans cette société où le masque protège l’anonymat et permet de cacher ses désirs. L’apparition du masque porté par Bill lors de l’orgie, déposé sur l’oreiller d’Alice endormie à la fin du film, peut donc représenter, en ce sens, un rappel de son mensonge. Le masque devient dans cette scène le symbole de la culpabilité de Bill et de la vérité qu’il a dissimulée à sa femme.

Le film se conclut par une scène où les deux personnages reconnaissent avoir survécu à leurs expériences respectives. On peut y voir un effacement progressif de la frontière entre fantasme et réalité qui structure tout le film. La dernière réplique d’Alice : « Il y a une chose très importante que nous devons faire : baiser », marque un retour lucide au réel et à son désir conjugal. Cette phrase renvoie au soir de leur dispute, ou Alice avouait à Bill son désir pour l’officier. Si la conversation n’avait pas dérapé, ils auraient fait l’amour mais rien ne se serait révélé. Cela peut signifier que le désir ne peut être ni nié ni réprimé sans conséquences, mais qu’il est constitutif de l’expérience humaine et de la vie conjugale et qu’il doit donc être partagé et écouté. Le fait que cette scène soit centrée sur le visage d’Alice et non sur son corps, montre d’ailleurs une évolution positive : Alice redevient sujet de décision et de parole en affirmant ses propres désirs. Le couple ouvre enfin les yeux l’un sur l’autre.

Alessia Cornille

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